Lundi 15 octobre 2007 1 15 /10 /2007 10:01

Savoyard : On a souvent du Savoyard cette image d’Epinal encore aujourd’hui perpétuée dans les échoppes à touristes d’un gamin aux joues rouges entortillé de chiffons noirs, une marmotte sur l’épaule et une échelle au dos, parcourant les chemins pour s’en aller ramoner ici et là les cheminées de France. Or, si les savoyards, longtemps, ont été contraints à l’exil pour survivre, ce n’est pas au métier de ramoneur qu’on les a vus le plus fréquemment s’employer, mais à celui, encore plus subalterne, de décrotteur.

Le premier à avoir fait mention de cette corporation semble être Thomas l’Affichard, qui écrivait en 1750 dans Le voyage de Monsieur de Cléville « Ce fut un docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, nommé Le Boux, qui mit le décrotteur en usage, et avant ce temps là, on se faisoit suivre par un domestique qui décrottoit son maître à la porte des personnes à qui il alloit rendre visite. Ce médecin vivoit encore en 1720 et demeuroit dans une maison à lui, rue Jean Pain Mollet. »

Fournier, dans le tome II de son Histoire du Pont Neuf, corrobore l’information donnée par l’Affichard sur l’origine des décrotteurs en ces termes « « Les premiers, on ne sait pas au juste à quelle époque, mais sûrement avant 1695, étaient venus, conseillés et subventionnés par un médecin de la rue Jean-Pain-Mollet, (…) en arborant bravement, pour leur infime métier, la devise A la royale, dont les plus riches se faisaient alors une enseigne.»

On le sait, les rues parisiennes, jusqu’à l’avènement d’Haussmann, sont dépourvues de trottoirs ainsi que d’entretien, et à la boue se mêlent nombre d’immondices porteurs de miasmes en tous genres. Les décrotteurs savoyards vont rapidement se répandre dans toute la cité, nettoyant d’un mélange d’huile et de suie[1] les souliers des passants sur le seuil des maisons. Leurs services, quelle que soit la fluctuation des monnaies, se paient à deux liards, nous dit Louis Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, et ne se limitent pas à nettoyer les souliers des passants, mais également à garantir la sécurité publique. Qu’on aie besoin, dans un théâtre, de s’assurer de la solidité des gradins, et l’on enverra tous les décrotteurs savoyards taper du pied ensemble sur les bancs pour tester leur résistance avant d’y placer le beau monde[2]. A partir de la révolution, la profession va prendre un nouvel essor, les décrotteurs ayant eu l’idée de jeter en travers des rues, les jours de pluie, des planches sur lesquelles il invitera, par son célèbre cri Payez Passez, le bourgeois qui a les moyens à traverser sans voir ses bas souillés.

C’est à cette époque également que les gueux savoyards, aspirant à la reconnaissance publique, vont commencer à se nommer artistes décrotteurs avant de disparaître, l’usage des trottoirs entraînant l’obsolescence de leur industie. Leur corporation, cédant au progrès, va s’éteindre, les renvoyant  aux vicissitudes de leur Etat naturel, et ne sera remplacée que bien plus tard, quand la pollution canine imposera aux services parisiens de voirie l’emploi de motocrottes, par celle de ressortissants Comoriens cette fois, délégués au ramassage des seize tonnes de merde puante que des dégueulasses sèment quotidiennement sous les baskets d’honnêtes cynophobes.

On reviendra, dans cet ouvrage, sur le destin des savoyards, afin de démontrer que malgré la suffisance et les revendications d’indépendance qu’affichent de nos jours ces paysans mal dégrossis transformés en Directeurs de PMI experts en Théories de la Mondialisation, ils restent prisonniers, irrémédiablement, de leurs vallées étroites et de leurs tares de peks[3].

 

 Tableau : Aquatinte de Philibert Louis Debucourt, 1818



[1] Ils répugnent, nous dit Fournier, à user de cire angloise, à cause de l’épithète, mais leur mélange, s’il a l’avantage du patriotisme, présente aussi l’inconvénient de tacher irrémédiablement les jupons des dames.

[2] Il est regrettable, sans doute, qu’on n’aie pas songé à cet antique moyen dans la ville de Furiani. Les gradins du stade eussent-ils cédé sous le poids d’un millier de savoyards contemporains qu’une catastrophe civile eût pu prendre des airs de salutaire épuration.

[3] Abréviation de péquenot, fort usitée dans les cours de récréation de la région dans la locution tronche de pek qui désigne un rustre à figure disgracieuse.

Par Marie Rennard - Publié dans : Les S
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Dites...

Vous êtes pas censé bosser à s'teure ?


Catégories

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus