
Grec : Le grec est une langue merveilleuse. Illisible, mais merveilleuse.
Curieusement, la contribution du grec à la langue française ne s’est faite presque exclusivement que via le latin, si l’on excepte les mots directement composés de racines grecques qui sont de création somme toute très récente[1], et souvent dédiés aux sciences ou, dans le domaine littéraire, à la franche gaudriole.
Les Grecs, pourtant, sont à l’origine de la création de la ville de Marseille, qui fut grâce à eux la première république en territoire « français », ainsi que de nombre de comptoirs sur nos côtes méditerranéennes. Leur présence dans la région dura plus de six siècles. Il semblerait logique que leur langue imprégnât la nôtre, ou, pour le moins, la langue d’Oc. Il n’en est rien, pourtant.
Selon Voltaire, le français ne compterait tout au plus qu’une trentaine de termes directement issus du Grec[2], et certainement guère plus en Provençal, mais les raisons ?
Résistance à l’occupation ? Cela ne semble guère probable, les bénéfices engendrés par l’établissement de comptoirs maritimes ont dû drainer l’enthousiasme des marseillais de l’époque, et avec lui la pratique de la langue. Selon la légende, les marseillais d’ailleurs se seraient mis de leur plein gré sous la tutelle de leurs visiteurs Phocéens[3].
En 1552, c'est-à-dire la période où le grec a reconquis en France ses lettres de noblesse, on peut lire sous la plume d’Estienne[4] « c'est (Marseille) un port de mer, anciennement université des lettres grecques, latines et gauloises, à raison de quoi l'on appelait ceux de Marseille trilingues".
Bien après que la ville se soit affranchie de la présence grecque pour faire allégeance au pouvoir de Rome[5], elle restait connue pour ses liens avec la langue grecque. Pourquoi, alors, le grec ne s’est-il pas instillé dans le langage plus tôt et avec plus de vigueur?
Laissons la question aux spécialistes de l’histoire des langues, et revenons aux raisons qui font du grec une langue merveilleuse, en évitant cette fois toute digression oiseuse.
Le grec est, par excellence, la langue des sciences, et ce pour deux raisons majeures. D’une part, elle permet de nommer les choses avec une remarquable précision, d’autre part, son caractère hermétique –les hellénistes sont une minorité- lui confère un je-ne-sais-quoi de suprématie intellectuelle sur le vulgus pecum qui fait bicher ceux qui en usent. Les savants ont pour le grec les tendresses d’un Diafoirus pour le latin.
Les botanistes, notamment, y ont trouvé d’inespérées ressources. Qu’on songe à l’orchidée, nommée, non sans humour, d’après la forme de sa racine, orchis.[6]
En littérature, le grec permet bien des fantaisies, du cynocéphale de Jarry au xylostome d’Allais, de l’ostréïpyge au lycantrophe, la liste est longue des trouvailles et néologismes absents des dictionnaires, comme l’insupportable alburostre ou le savoureux orchiclaste[7].
[1] A partir de
[2] Hallali, qui viendrait du cri militaire des Grecs (je rappelle que tout bon français, en en situation de belligérance, se doit au Montjoie Saint Denis), bouteille, de bouttes ; coin, de gonia ; idiot, d’itdiotes, moustache de mustax, ou obélisque, d’obéliokos, qui signifie brochette. (Lequel ne vient pas du Dictionnaire Philosophique ?)
[3] Encore un caprice de gueuse.
[4] Guide des chemins, ancêtre du fameux Guide du routard.
[5] La ville, longtemps en proie aux attaques des Ligures, avait trouvé son salut dans la protection des Romains.
[6] En grec, testicule.
[7] Dans l’ordre, gueule de bois, fesse d’huître, loup garou, blanc bec, casse couilles.
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