Les G

Vendredi 26 octobre 2007

 

Grenouille : La grenouille (ou genre Rana) est un représentant des vertébrés tétrapodes[1][2]. adaptée à un mode de vie semi-aquatique, qui ne doit pas être confondu avec le crapaud

L’éminent rédacteur de cette définition aura réussi à allier, dans une même phrase et par le biais d’une simple coquille, amphibien et amphibologie. Saluons son talent, et poursuivons.

La grenouille, donc, n’est pas toujours le batracien débonnaire qu’elle veut nous faire accroire. Bien sûr, on ne rencontre sous nos bienveillantes latitudes que d’inoffensives rainettes qui se laissent aisément capturer, pour le plus grand bonheur des enfants, petits et grands, qui pourront ensuite organiser toutes sortes de jeux impliquant les bestioles, du tir de précision[3] à la dissection, sans oublier le concours de gobage de mouches, qui pourra être le prétexte à un exposé de « Sciences et Vie de la Terre » - c’est paraît-il le terme idoine, dans l’Education Nationale, pour Biologie.

Toute mère, en nos temps de compétitivité, se doit de mettre à profit le temps de jeu de ses enfants pour parfaire leur instruction  en révélant à leurs yeux ébahis les mystères de la nature, et ce dans un langage qui leur soit accessible. Ainsi, au lieu de leur assener de but en blanc, que la toxicité des Dendrobates est exogène, on situera pour les bambins la sphère géographique de l’Amérique du Sud, avant de leur expliquer que certaines grenouilles des basses plaines du Costa Rica, joliment colorées de bleus, jaunes ou verts rayés de noir sont poison parce qu’elles se nourrissent d’insectes eux même toxiques, accroissant, par quelque tour hormonal de leur manière, la nocivité de l’alcaloïde par elles précédemment absorbé jusqu’à le rendre mortel par simple contact.

A ce stade de l’exposé, bien souvent, les enfants sont partis vaquer à d’autres occupations, et toute infortunée mère de famille ayant déjà vécu cette triste expérience de causer biologie à un panier de grenouilles sait qu’elle ne pourra pas non plus compter sur sa progéniture pour se mettre en quête d’ail des ours afin de relever la fricassée du soir.



[1] Quadrupède grec. Notez que ça fait tout de suite plus snob de se dire tétrapode que quadrupède, mais qu'à tous les coups vous passez pour un freak. 

[2] Quand on leur dit, aux scientifiques, que les accords de participes passés ne sont pas facultatifs, mais essentiels à une saine compréhension du propos, v’la ben la preuve !

[3] Répartissez équitablement les grenouilles entre les joueurs, déterminez un rocher cible dans le cours d’eau voisin. Les joueurs marquent un point chaque fois que leur grenouille heurte le rocher. Evidemment, on peut aussi jouer en lançant des pommes de pins ou des cailloux, mais c’est beaucoup moins drôle.

Par Marie Rennard
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Dimanche 4 novembre 2007

 

Grec : Le grec est une langue merveilleuse. Illisible, mais merveilleuse.

Curieusement, la contribution du grec à la langue française ne s’est faite presque exclusivement que via le latin, si l’on excepte les mots directement composés de racines grecques qui sont de création somme toute très récente[1], et souvent dédiés aux sciences ou, dans le domaine littéraire, à la franche gaudriole.

Les Grecs, pourtant, sont à l’origine de la création de la ville de Marseille, qui fut grâce à eux la première république en territoire « français », ainsi que de nombre de comptoirs sur nos côtes méditerranéennes. Leur présence dans la région dura plus de six siècles. Il semblerait logique que leur langue imprégnât la nôtre, ou, pour le moins, la langue d’Oc. Il n’en est rien, pourtant.

Selon Voltaire, le français ne compterait tout au plus qu’une trentaine de termes directement issus du Grec[2], et certainement guère plus en Provençal, mais les raisons ?

Résistance à l’occupation ? Cela ne semble guère probable, les bénéfices engendrés par l’établissement de comptoirs maritimes ont dû drainer l’enthousiasme des marseillais de l’époque, et avec lui la pratique de la langue. Selon la légende, les marseillais d’ailleurs se seraient mis de leur plein gré sous la tutelle de leurs visiteurs Phocéens[3].

En 1552, c'est-à-dire la période où le grec a reconquis en France ses lettres de noblesse, on peut lire sous la plume d’Estienne[4] « c'est (Marseille) un port de mer, anciennement université des lettres grecques, latines et gauloises, à raison de quoi l'on appelait ceux de Marseille trilingues".

Bien après que la ville se soit affranchie de la présence grecque pour faire allégeance au pouvoir de Rome[5], elle restait connue pour ses liens avec la langue grecque. Pourquoi, alors, le grec ne s’est-il pas instillé dans le langage plus tôt et avec plus de vigueur?

Laissons la question aux spécialistes de l’histoire des langues, et revenons aux raisons qui font du grec une langue merveilleuse, en évitant cette fois toute digression oiseuse.

Le grec est, par excellence, la langue des sciences, et ce pour deux raisons majeures. D’une part, elle permet de nommer les choses avec une remarquable précision, d’autre part, son caractère hermétique –les hellénistes sont une minorité- lui confère un je-ne-sais-quoi de suprématie intellectuelle sur le vulgus pecum qui fait bicher ceux qui en usent. Les savants ont pour le grec les tendresses d’un Diafoirus pour le latin.

Les botanistes, notamment, y ont trouvé d’inespérées ressources. Qu’on songe à l’orchidée, nommée, non sans humour, d’après la forme de sa racine, orchis.[6]

En littérature, le grec permet bien des fantaisies, du cynocéphale de Jarry au xylostome d’Allais, de l’ostréïpyge au lycantrophe, la liste est longue des trouvailles et néologismes absents des dictionnaires, comme l’insupportable alburostre ou le savoureux orchiclaste[7].



[1] A partir de la Renaissance.

[2] Hallali, qui viendrait du cri militaire des Grecs (je rappelle que tout bon français, en en situation de belligérance, se doit au Montjoie Saint Denis), bouteille, de bouttes ; coin, de gonia ; idiot, d’itdiotes, moustache de mustax, ou obélisque, d’obéliokos, qui signifie brochette. (Lequel ne vient pas du Dictionnaire Philosophique ?)

[3] Encore un caprice de gueuse.

[4] Guide des chemins, ancêtre du fameux Guide du routard.

[5] La ville, longtemps en proie aux attaques des Ligures, avait trouvé son salut dans la protection des Romains.

[6] En grec, testicule.

[7] Dans l’ordre, gueule de bois, fesse d’huître, loup garou, blanc bec, casse couilles.

Par Marie Rennard
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Dimanche 4 novembre 2007

 

Grimoire, glamour : C’est en altérant grammaire par un dérivé de grimace, allusion aux convulsions faciales de quiconque s’essaie au thème grec qu’on a donné naissance au terme de grimoire. Par grimoire, on désigne tout ouvrage ancien dont les mystères ne sont déchiffrables qu’en alliant érudition et pratiques occultes[1].

Glamour, lui, vient de l’altération écossaise du terme anglais grammar, avec à l’origine le sens de « sort », « enchantement ». Depuis les années trente, l’adjectif glamour qualifie, pour les anglois comme pour les francophones, une créature sexy, pulpeuse et mystérieuse, ce qui est bien la preuve que la grammaire est la plus séduisante des femmes. Il n’y a guère qu’avec la syntaxe qu’on aime à la tromper quelquefois, mais jamais sans songer à elle et lui en demander pardon.

On ne publie, de nos jours, plus guère de grimoires, et il est difficile de s’en procurer d’authentiques. Bien sûr, les couvertures factices abondent, tâchant par de dérisoires manœuvres de merchandising de séduire le lecteur avide de mystères qui prendraient leurs racines à la source des langues, des textes d’où la magie ne serait pas absente, et où l’on sentirait les mots d’avant Babel, quitte à suer un peu pour définir le sens. Hé bien ces textes existent, et se peuvent trouver. Non chez les antiquaires, mais dans l’espace magique de notre temps, où un enchanteur de mots œuvre inlassablement, essaimant ses poèmes, grimoires d’avenir. J’ai nommé Guido Monte, trop méconnu encore, mais que l’histoire sans doute reconnaîtra pour l’un des siens.  Je ne développerai pas ici ses théories sur l’harmonie des sens[2], je vous laisse y goûter, en vous livrant l’un de ses textes, et vous engage à le faire connaître mieux, si comme moi  vous succombez à la pureté de son verbe.

 

Genesis

Guido Monte

 

in principio diviserunt Elohim

coelum et terram

and the land was left barren

et les ombres noires enveloppaient les profondeurs


bade korgolòdei dar ruie
oghionusoh parmisad
(et aura divina
super oceani undas)


The author thanks Liliana Lo Giudice, Rosa Maria Costa, and Sepidè Akhavanabiri.



[1] Qui songera vous faire accroire qu’on peut réussir un thème grec, ou latin, sans recourir à la magie, devra être taxé de mensonge et pendu haut et court.

[2] Voir article complet dans le lien intitulé « maranzakiniana ».

Par Marie Rennard
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Mercredi 26 novembre 2008

Grammairiens, étymologistes et lexicographes : On n’est rarement l’un sans toucher peu ou prou aux deux autres. Le grammairien, nous dit le TLF(1), est « celui qui, versé dans la connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage ».

Epurer. Quel vilain mot que celui-ci quand on veut l’appliquer au langage. Il implique le tri, la sélection, la noblesse des uns et la roture des autres, l’abandon des plus vieux, le refus des trop jeunes, oblige à l’inconfort. Pour autant, nous ne saurions nous passer de règles en matière de grammaire. « Le participe passé est le sujet de méditation du grammairien ». J’ignore où j’ai pu lire cette citation, et qui en est l’auteur, mais elle résume bien l’état d’esprit des grammairiens qui partagent avec les philosophes certaines pratiques grecques dont les mouches font les frais(2).

Le plus célèbre des grammairiens français reste sans conteste Vaugelas, dont Sainte Beuve écrivit, dans les Nouveaux Lundis, qu’il fut « le greffier de l’usage ». La définition lui va bien. Membre de l’Académie Française dès sa création, membre de l’Académie Florimontane, maître traducteur, auteur des Remarques sur la langue Française, le cuistre prétendit lui-même « avoir donné des maximes à ne changer jamais ».

Citons le encore, pour faire bien sentir la psychologie du personnage « ne comptez pas sur la pénétration de vos lecteurs ; souvenez vous que vous n’écrivez pas pour une académie de beaux esprits, mais pour le public. Mettez vous à la portée des ignorants. Faites surtout en sorte que les femmes vous entendent sans difficulté, car elles sont les meilleurs juges de la clarté des mots et des phrases ». La déclaration est ambiguë, pour le moins.

Vaugelas est un nostalgique. « J’ai toujours regretté les termes et les mots retranchés de notre langue, que l’on appauvrit d’autant… j’ai une certaine tendresse pour tous ces braves mots que je vois ainsi mourir, opprimés par l’usage qui ne nous en donne point d’autres à leur place, ayant la même signification et la même force ».

Que Vaugelas déplore l’abandon de mots anciens, on le comprend, on l’approuve même. Là où il devient impossible de lui garder quelque considération, c’est quand il interdit qu’on use de mots nouveaux. Monsieur Vaugelas s’oppose au néologisme, il répète là-dessus le mot de Pomponius Marcellus qui disait à Tibère que « L’empereur peut bien donner le droit de bourgeoisie romaine aux hommes, mais non pas aux mots ».

Qu’est-ce qu’une académie qui œuvre sous la férule d’un homme qui s’oppose au néologisme, qui prétend interdire aussi toutes les saveurs de l’archaïsme, qui ne peut se rendre compte, après trente cinq années passées à observer le langage, qu’avec ou sans lui, la langue évolue.

Allons, qu’on laisse la langue à des Vaugelas, elle acquerrait, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, toute la saveur d’un suppositoire. Il ne manque pas, hélas, de gens pour approuver sa démarche. Combien notre pays compte-t-il de rues Vaugelas, de collèges Vaugelas ? Innombrables.

Faites le test. Tapez en moteur de recherche « collège Vaugelas », vous en trouverez des dizaines. Livrez vous maintenant à un second test, et tapez « collège Gilles Ménage ». Rien, désespérément rien.

Gilles Ménage, pourtant, surpasse, et de loin, tous les autres grammairiens et lexicographes français.

                                                                                                                              

Gilles Ménage est contemporain de Vaugelas, de Molière, et au moins aussi prolifique qu’eux en matière de publications et de recherches(3). Et n’a rien du bouffon sous les traits duquel l’a dépeint Molière dans les Femmes Savantes. Ménage n’est pas Vadius.

Ses étymologies(4) ont certes beaucoup fait rire ses contemporains(5). Ses principes d’analyse, beaucoup trop généraux (addition, retranchement de syllabe, métathèse et analogie) sont sans doute critiquables. Ils lui ont cependant permis de trouver des solutions étymologiques dont 70 % sont admises pour justes à l’heure actuelle(6).

C’est que Gilles Ménage est un intuitif, un jouisseur aussi, loin des académies (même s’il fut membre de l’Académie Florimontane). Provocateur dès son plus jeune âge, il s’est farouchement affirmé comme un adversaire linguistique des principaux choix de l’Académie. Celle qui compte. Il ne perd pas une occasion de se moquer de ses membres, avec une verve qui lui vaudra beaucoup d’ennemis. Les querelles de grammairiens ne font pas de morts, mais blessent sérieusement dans leur vanité ceux qui en font les frais. Quand Ménage publie la fameuse Requête des Dictionnaires, dédiée « A nosseigneurs Académiques, Nosseigneurs les Hypercritiques, souverains arbitres des mots, doctes faiseurs d’avant propos », connue aussi sous le nom de Parnasse Alarmé, il n’a que vingt deux ans. Selon certains témoignages, Ménage, prudent, n’a pas signé cette pièce. Pourtant, le manuscrit conservé à la bibliothèque nationale, quoi que non daté, mentionne bien son nom. Il s’y moque, avec brio, des lenteurs des académiciens, de leurs constants ratiocinages. Ménage, à cette époque, est bien trop jeune pour pouvoir prétendre à un siège à l’Académie. Il se refusera d’ailleurs toujours à y solliciter une place, que pourtant les académiciens eux-mêmes finiront par lui proposer. Le pouvoir politique lui préfèrera Jean Louis Bergeret, aujourd’hui tombé dans l’oubli, Ménage n’y sera jamais admis, et en tirera une fierté qu’il ne démentira jamais. Chateaubriand, bien plus tard, dira qu’il l’a tant brocardée « qu’on aurait dû le forcer d’en être ».

Bref, Ménage se moque, tient le mercredi un salon qu’il nommera « les mercuriales », sans doute en référence, aussi, aux volées de bois vert qu’il y distribue à ses ennemis, Vaugelas le premier. Il y reçoit notamment Madame de Lafayette, omniprésente dans ses poèmes, et qui sous son égide rédigera La Princesse de Clèves. Son goût du bon mot, sa nature impulsive, la joie qu’il éprouve à brocarder l’institutionnalisme de certains de ses contemporains vont lui valoir l’animosité de ceux qui se placent du côté des sérieux ostensibles(7), et sa réputation en souffrira longtemps. Ses ennemis le disent à l’origine du calembour, stigmatisent son pédantisme, sa propension à resservir dans les divers salons qu’il fréquente les mêmes bons mots et les mêmes citations, le présentent comme un singe savant plus doué de mémoire que de neurones….

Qu’importe, un bilan, même sommaire, de ses contributions à la langue française, le place largement en tête, en tant que lexicographe, non seulement de ses contemporains, mais de toute l’époque moderne. Ses admirateurs, plus convaincus de ses talents que les thuriféraires d’un Vaugelas, laisseront à la postérité un inestimable « Ménagiana », hélas aujourd’hui introuvable.

 

  (1)Je me lasse de le répéter, Trésor de la Langue Française, pas celui de Nicot, celui de Humbert et Quemada, en accès libre sur le web, irremplaçable.

  (2)A propos de la vie sexuelle des mouches (on tombe dans le hors sujet, mais je me refuse à passer l’anecdote sous silence). Les scientifiques qui ont étudié la question prétendent que les mâles affichent une nette préférence pour les femelles vierges. Je les crois sur parole. Une question me taraude cependant ; comment les scientifiques reconnaissent-ils une mouche pucelle d’une autre ?

  (3)Dictionnaire étymologique du Français, Les Origines de la Langue Française, Histoire des Femmes Philosophes, ainsi que de nombreux ouvrages restés à l’état de manuscrit, sur l’histoire de la langue grecque, un dictionnaire botanique, etc…

(4) Dictionnaire étymologique du Français.

(5) Et bien d’autres, pendant fort longtemps. Nodier, dans son Examen Critique des Dictionnaires, ne perd pas une occasion de se gausser.

(6) Voir les travaux d’Isabelle Leroy-Turcan. http://www.chass.toronto.edu/~wulfric/siehlda/actesmen/index.html

(7) Dits aussi « Foutriquets sentencieux ».

Par Marie Rennard
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