Grammairiens, étymologistes et lexicographes : On n’est rarement l’un sans toucher peu ou prou aux deux autres. Le grammairien, nous dit le TLF(1), est « celui qui, versé dans la
connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage ».
Epurer. Quel vilain mot que celui-ci quand on veut l’appliquer au langage. Il implique le tri, la sélection, la noblesse des uns et la roture des autres, l’abandon des plus vieux, le refus des
trop jeunes, oblige à l’inconfort. Pour autant, nous ne saurions nous passer de règles en matière de grammaire. « Le participe passé est le sujet de méditation du grammairien ».
J’ignore où j’ai pu lire cette citation, et qui en est l’auteur, mais elle résume bien l’état d’esprit des grammairiens qui partagent avec les philosophes certaines pratiques grecques dont les
mouches font les frais(2).
Le plus célèbre des grammairiens français reste sans conteste Vaugelas, dont Sainte Beuve écrivit, dans les Nouveaux Lundis, qu’il fut « le greffier de l’usage ». La définition lui va
bien. Membre de l’Académie Française dès sa création, membre de l’Académie Florimontane, maître traducteur, auteur des Remarques sur la langue Française, le cuistre prétendit lui-même
« avoir donné des maximes à ne changer jamais ».
Citons le encore, pour faire bien sentir la psychologie du personnage « ne comptez pas sur la pénétration de vos
lecteurs ; souvenez vous que vous n’écrivez pas pour une académie de beaux esprits, mais pour le public. Mettez vous à la portée des ignorants. Faites surtout en sorte que les femmes vous
entendent sans difficulté, car elles sont les meilleurs juges de la clarté des mots et des phrases ». La déclaration est ambiguë, pour le moins.
Vaugelas est un nostalgique. « J’ai toujours regretté les termes et les mots retranchés de notre langue, que l’on appauvrit d’autant… j’ai une certaine tendresse pour tous ces braves mots
que je vois ainsi mourir, opprimés par l’usage qui ne nous en donne point d’autres à leur place, ayant la même signification et la même force ».
Que Vaugelas déplore l’abandon de mots anciens, on le comprend, on l’approuve même. Là où il devient impossible de lui garder quelque considération, c’est quand il interdit qu’on use de mots
nouveaux. Monsieur Vaugelas s’oppose au néologisme, il répète là-dessus le mot de Pomponius Marcellus qui disait à Tibère que « L’empereur peut bien donner le droit de bourgeoisie romaine aux hommes, mais non pas aux mots ».
Qu’est-ce qu’une académie qui œuvre sous la férule d’un homme qui s’oppose au néologisme, qui prétend interdire aussi toutes les saveurs de l’archaïsme, qui ne peut se rendre compte, après trente
cinq années passées à observer le langage, qu’avec ou sans lui, la langue évolue.
Allons, qu’on laisse la langue à des Vaugelas, elle acquerrait, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, toute la saveur d’un suppositoire. Il ne manque pas, hélas, de gens pour approuver
sa démarche. Combien notre pays compte-t-il de rues Vaugelas, de collèges Vaugelas ? Innombrables.
Faites le test. Tapez en moteur de recherche « collège Vaugelas », vous en trouverez des dizaines. Livrez vous maintenant à un second test, et tapez « collège Gilles Ménage ».
Rien, désespérément rien.
Gilles Ménage, pourtant, surpasse, et de loin, tous les autres grammairiens et lexicographes français.
Gilles Ménage est contemporain de Vaugelas, de Molière, et au moins aussi prolifique qu’eux en matière de publications et de recherches(3). Et n’a rien du bouffon sous les traits duquel l’a
dépeint Molière dans les Femmes Savantes. Ménage n’est pas Vadius.
Ses étymologies(4) ont certes beaucoup fait rire ses contemporains(5). Ses principes d’analyse, beaucoup trop généraux (addition, retranchement de syllabe, métathèse et analogie) sont sans doute
critiquables. Ils lui ont cependant permis de trouver des solutions étymologiques dont 70 % sont admises pour justes à l’heure actuelle(6).
C’est que Gilles Ménage est un intuitif, un jouisseur aussi, loin des académies (même s’il fut membre de l’Académie Florimontane). Provocateur dès son plus jeune âge, il s’est farouchement
affirmé comme un adversaire linguistique des principaux choix de l’Académie. Celle qui compte. Il ne perd pas une occasion de se moquer de ses membres, avec une verve qui lui vaudra beaucoup
d’ennemis. Les querelles de grammairiens ne font pas de morts, mais blessent sérieusement dans leur vanité ceux qui en font les frais. Quand Ménage publie la fameuse Requête des Dictionnaires,
dédiée « A nosseigneurs Académiques, Nosseigneurs les Hypercritiques, souverains arbitres des mots, doctes faiseurs d’avant propos », connue aussi sous le nom de Parnasse Alarmé, il n’a
que vingt deux ans. Selon certains témoignages, Ménage, prudent, n’a pas signé cette pièce. Pourtant, le manuscrit conservé à la bibliothèque nationale, quoi que non daté, mentionne bien son nom.
Il s’y moque, avec brio, des lenteurs des académiciens, de leurs constants ratiocinages. Ménage, à cette époque, est bien trop jeune pour pouvoir prétendre à un siège à l’Académie. Il se refusera
d’ailleurs toujours à y solliciter une place, que pourtant les académiciens eux-mêmes finiront par lui proposer. Le pouvoir politique lui préfèrera Jean Louis Bergeret, aujourd’hui tombé dans
l’oubli, Ménage n’y sera jamais admis, et en tirera une fierté qu’il ne démentira jamais. Chateaubriand, bien plus tard, dira qu’il l’a tant brocardée « qu’on aurait dû le forcer d’en
être ».
Bref, Ménage se moque, tient le mercredi un salon qu’il nommera « les mercuriales », sans doute en référence, aussi, aux volées de bois vert qu’il y distribue à ses ennemis, Vaugelas le
premier. Il y reçoit notamment Madame de Lafayette, omniprésente dans ses poèmes, et qui sous son égide rédigera La Princesse de Clèves. Son goût du bon mot, sa nature impulsive, la joie qu’il
éprouve à brocarder l’institutionnalisme de certains de ses contemporains vont lui valoir l’animosité de ceux qui se placent du côté des sérieux ostensibles(7), et sa réputation en souffrira
longtemps. Ses ennemis le disent à l’origine du calembour, stigmatisent son pédantisme, sa propension à resservir dans les
divers salons qu’il fréquente les mêmes bons mots et les mêmes citations, le présentent comme un singe savant plus doué de mémoire que de neurones….
Qu’importe, un bilan, même sommaire, de ses contributions à la langue française, le place largement en tête, en tant que lexicographe, non seulement de ses contemporains, mais de toute l’époque
moderne. Ses admirateurs, plus convaincus de ses talents que les thuriféraires d’un Vaugelas, laisseront à la postérité un inestimable « Ménagiana », hélas aujourd’hui introuvable.
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