Lettre : Ce bête mot qui n’en est pas un mais sert à les épeler est un exemple étonnant de la vacuité de certaines réflexions académiques, et du temps nécessaire à l’évolution d’une langue. Les lettres, toutes les lettres de l’alphabet sont aujourd’hui des substantifs (noms) masculins. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi.
De la nature grammaticale des lettres, on a beaucoup écrit.
Dans la première édition du dictionnaire de l’académie (1694), la lettre A est désignée comme « substantif masculin, première voyelle de l’alphabet ». Dans la deuxième édition du même dictionnaire (1718), la définition a été subtilement modifiée. « A, lettre voyelle, la première de l’alphabet. En ce sens, il est substantif ». La nuance est mince, mais elle est là.
Grammatici certant, les grammairiens, les philosophes discutent, un siècle durant, pour aboutir à un remaniement de la définition du A dans l’édition de 1798, la cinquième. « A, lettre voyelle qui forme à elle seule un mot présentant plusieurs acceptions dont la première est : A lettre substantif masculin, premier caractère de notre alphabet ; A, son, substantif masculin. » Pour enfoncer le clou et clore le débat, la définition précise « dans les deux précédentes acceptions, A est un nom substantif masculin ».
Le sort du A est donc réglé, les académiciens peuvent s’atteler au reste de l’alphabet.
C’est du genre des lettres qu’on se préoccupera, entre autres, désormais.
Peu à peu d’édition en édition, les lettres se verront d’abord attribuer les deux genres, pour n’en garder qu’un seul, le masculin. Le processus va prendre pas loin de 300 ans.
Dans la quatrième édition du dictionnaire de l’académie (1762), la lettre r (jusque là féminin) est désignée comme « Substantif féminin suivant l'ancienne appellation, qui prononçoit Erre; & masculin, suivant l'appellation moderne, qui prononce Re ». Soit, on disait jusque là une r, on aura désormais le choix, mais il faudra attendre l’édition de 1832 pour conférer légitimement à la lettre f une nature masculine.
La grammaire, on le sait, est pétrie d’immobilisme, mais c’est aussi l’équilibre, la structure et la profondeur d’une langue qu’elle porte sur son dos. Aussi n’accablons pas les grammairiens. Ils vivent dans la hantise de voir dénaturer la langue qu’ils aiment tant, et sont inoffensifs. Ayons même une pensée pour Monsieur E. Gebhart qui écrivait, en 1900, consulté sur la nature grammaticale des lettres (le problème était on le voit, toujours d’actualité), sa crainte que l’orthographe nouvelle ne remplace bientôt les mots par des lettres : « … nous connaissons le B de Tunis, nous jetterons le D, nous dirons G mal à la tête, … un ministère aura du plomb dans L… le tout pour avoir R d’invention profonde ». Lectures pour tous, oct. 1900
Et ce, cent ans avant les SMS.
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