Les O

Jeudi 4 octobre 2007

Ordinateur : À la question « qui a inventé la roue », personne n’a à ce jour apporté de réponse.

A la question, « qui a inventé la poubelle », chacun répond « Monsieur Poubelle »

A la question, « qui a inventé l’ordinateur »,  d’aucuns hésitent encore.

Pourtant, chacun d’entre nous se sert quotidiennement, d’une roue au moins, d’une poubelle et d’un ordinateur.

Si la poubelle constitue une salutaire amélioration de la condition humaine, l’ordinateur qui contribue pas mal, lui aussi, au confort moderne est né du cerveau hongrois de John Von Neumann, sorte de petit génie né en 1903 et qui eut l’idée, dans les années 40, d’intégrer les programmes, les algorithmes, destinés à résoudre un problème directement dans la mémoire des calculatrices.

Jusque là  le programme était construit physiquement en agissant sur des câbles, connecteurs et autres interrupteurs.

Voilà pour l’aspect matériel de l’ordinateur. Sommaire, mais suffisant.

Reste à explorer sa dimension spirituelle. Tour à tour divin et satanique, son fonctionnement cyclothymique déconcerte plus d’un utilisateur moyen, poussant les plus faibles d’esprit au mysticisme. C’est que les caprices de ces machines là sont aussi imperméables à l’âme humaine que les caprices de Dieu, et que l’homme se pose la même question devant l’écran bleu de la mort que devant les vestiges de son logis dévasté par la tempête : Pourquoi, Seigneur, pourquoi toujours moi ?

Les moins éduqués d’entre nous vont jusqu’à clore leur phrase d’un désespérément exclamatif « putain de merde ! »

           
Par Marie Rennard
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Jeudi 4 octobre 2007

Obséquieux : C’est une pratique courante dans le commerce que de se montrer obséquieux. Nul besoin de particulier talent pour cela. Car l’obséquieux n’est jamais sincère. S’il ploie si aisément l’échine pour mieux flatter votre Très Haute taille, s’il déploie tant d’humilité, c’est toujours d’en l’espoir d’en tirer maints pécunes[1], sonnants et trébuchant. Et, paradoxalement, quand l’obséquieux trébuche en saluant à cul ouvert, c’est souvent pour ne s’être point penché assez bas.



[1] Féminin ou masculin, au gré de l’indiscutable goût de chacun, vient du latin pecunia qui désigne le troupeau, et par extension le fruit de la vente des vaches.

Par Marie Rennard
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Jeudi 4 octobre 2007

Orthographe[1] : Deux régions allemandes sur les seize existantes ont récemment refusé de mettre en œuvre la réforme de l’orthographe résolue par les instances compétentes en 1998 et qui depuis faisaient cohabiter l’ancienne et la nouvelle. Les nouveautés les plus marquantes sont l’ajout d’une consonne surnuméraire dans le cas de mots composés dont (concentrez vous) les deux dernières lettres du premier mot sont identiques à la première du dernier : on écrivait jusqu’à présent le maître nageur schwimmester, de schwimmen, nager, et meister, le maître,  ce qui somme toute peut sembler logique.

Nenni nous dit-on, il faut écrire schwimmmeister, avec trois m.

Il a également été décidé de supprimer la estzet, délicieux paroxysme, après les voyelles courtes, pour le remplacer par deux bêtes et insipides s, et dans le souci de ne pas handicaper les moins cultivés des Allemands, d’écrire phonétiquement les mots d’origine étrangère.

Quand à la place de la césure, elle est toujours en discussion, et complètera ultérieurement les mesures déjà prises pour simplifier l’orthographe.

Encore et toujours, grammatici certant, et adhuc sub judice lis est « les grammairiens discutent, mais le procès est toujours devant le juge »[2]

                                                                                   

En France, la dernière réforme de l’orthographe date de 1990, et consacre désormais d’antipoétiques hérésies de l’ordre des « douçâtre » et autres joyeusetés.

On enlève ses ailes à l’imbécillité, on dote le combatif de deux t et le persifleur de deux f, on émascule oignon en une ognonesque imposture… Autant être réduit à sucrer le café à l’immonde saccarine dont on sacrifie l’h en lui laissant deux c.

Plus de têtes qui dépassent, on régule à grands coups de pieds dans le cul les mots composés pour mieux leur châtrer l’improbable pluriel, et les chauvesouris sont légitimées par des jeanfoutres qui veulent également nous niquer les accents et nous déplacer les trémas[3].

Régulation de la langue, nous dit-on. Inssurjons nous.

S’il faut pour réguler tuer la poésie, dérégulons, osons la liberté de modifier, chacun à son échèle (on y viendra) la déraison des mots. S’il faut, de vive force, simplifier l’orthographe, que ce soit, comme le font nos enfants, dans un feu d’artifice de créationalisme. Tout sera toujours beaucoup trop compliqué, vivons les accords libres, puisque déjà laisser déserte l’errant[4].

Lors, s’il faut simplifier, allons au bout des choses, et laissons chacun à son gré baliser l’orthographe, les vieux cons pourront au moins jouir du plaisir de laisser son h au sorgho, et de risquer, à chaque pas, la chausse-trape, par bonheur, par plaisir, par goût du risque même.

Quand à perdre douceâtre, j’en pâlirais d’ennui.

Les grammairiens se comportent bien souvent comme des « passéistes ignorant le passé »[5], ils sont des spécialistes qui ne peuvent embrasser au cours de toute leur vie qu’une partie dérisoire de la vérité qu’ils recherchent. Peut-être juste parce que c’est drôle et qu’ils sont à la fois cinglés et intemporels.

Pourquoi simplifier l’orthographe pour s’arrêter toujours à mi-chemin ?

De même que les allemands suppriment leur B après les voyelles courtes pour le laisser après les voyelles longues, le conseil supérieur de la langue française ici et là tranche à loisir, dressant des listes de généralisations pour mieux en excepter d’arbitraires rebelles. Ainsi les verbes en eler et eter[6] se dotent d’un accent pour perdre une consonne, et désormais chancèlent, traînant à leur suite tout un cliquettement d’adverbes abâtardis.

Marche inexorable de l’histoire des mots, dira-t-on. Et l’on aura raison sans doute. Mais l’espèce particulière des grammairiens ressent l’intrusion de la rue dans les dictionnaires comme Marie Antoinette ressentait l’intrusion de la roture dans ses salons : en fronçant le nez.

Des époques dépend la réaction de la roture, autrefois superbe de vindicte, aujourd’hui d’ignorance.

En simplifiant à la fois à outrance et à moitié, on ôte toute crédibilité, toute légitimité à une tentative de démocratisation de la langue.

 

On ne peut contrôler une langue, à peine pouvons nous suivre toutes les finesses de notre langue maternelle et contemporaine. Lisons un peu en amont, Rabelais, Ruteboeuf. A qui devons nous de comprendre, de sourire, de retrouver dans notre langage, ou dans un autre, le mot qui aurait pu rester coincé au défaut d’une ligne ?

Les agelastes –gens qui ne rient jamais- ont fait couler beaucoup d’encre depuis que Milan Kundera en a retracé l’histoire dans « l’art du roman ». Le terme, créé par Rabelais à partir de racines grecques, n’a jamais figuré dans les dictionnaires. Inconnu au bataillon.

Il aura fallu un petit détour dans un dictionnaire anglais pour le retrouver, dûment répertorié et agrémenté de la définition congruente : « person who never laughs ».

Bref, comprenons que sans les grammairiens, nous ignorerions l’histoire des langues, qui passionne quelques maniaques inoffensifs, et cessons de les accabler. Frappons plutôt les gosses qui disent encore « si j’aurais » en terminale.



[1] Avec l’aimable collaboration de Dominique Vignal, émérite enseignante, pour la réforme allemande de l’orthographe.

[2] La question à laquelle il est fait allusion est de savoir qui est l’inventeur du rythme élégiaque.  Aperto Libro, Orlando de Rudder. Ed Larousse. Incontournable et plein d’humour.

[3] On écrirait désormais que Socrate a bu la cigüe sans un gromèlement.

[4] Il est maintenant invariable quand on le fait suivre d’un infinitif.

[5] Toujours Orlando de Rudder.

[6] Sauf appeler et jeter, dont on a considéré que les formes étaient les mieux stabilisées dans l’usage.

Par Marie Rennard
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