Passer : Qu’est-ce que passer ? demandait Sartre. C’est à la fois être en un lieu et n’y être pas, répondait-il tout de go, démontrant par là son peu de goût pour le suspense.
Nous pourrions cependant lui rétorquer, comme Cyrano, c’est un peu court, jeune homme, et y’a bien plus à dire d’un verbe transitoire. Evoquons, par exemple, la très populaire expression passer du coq à l’âne, qu’on considère à tort comme une figure de style, ce qui pousse nos chiards à l’orthographier le plus souvent sous la forme de passer du coca l’âne, en demandant ça veut dire quoi.
Dans sa fonction première, et la seule cohérente, cette locution n’a d’autre vocation que de qualifier un récit relatif tout ensemble aux gallinacés rupicoles de long temps acclimatés dans nos fermes, et à la gent asine, comme nous l’allons illustrer tout de suite.
Des mœurs communes aux coqs et aux ânes.
Tout un chacun connaît l’intensité sonore à laquelle peuvent atteindre ces espèces pourtant fort divergentes de conformation. Domestiquées toutes deux par l’homme dans le but avéré d’accroître son confort, celui-ci se trouva fort marri de constater qu’elles nuisaient chroniquement à la quiétude de ses heures de repos, et s’employa très tôt à trouver des moyens d’imposer, de la basse-cour à l’étable, un silence de bon aloi entre vingt heures et huit heures du matin.
C’est ainsi qu’en Afrique, en 1845, les soldats de la cohorte du général Cavaignac, « attachaient à l’une des pattes du coq une ficelle lâche qui lui permettait de parcourir l’espace restreint de la tente et passait au dessus de la traverse supérieure pour venir reposer à côté de la main du dormeur. Dès que le pauvre animal commençait son cri guttural, le dormeur tirait brusquement sur la ficelle, et le coq se retrouvait subitement pendu par la patte. On le remettait à terre, et on recommençait. Après trois ou quatre envolées, le coq ne chantait plus. On le voyait quelquefois, alors même qu’il était débarrassé de la terrible ficelle, redresser la tête, gonfler son gosier, pousser une première syllabe, co et s’arrêter subitement à l’idée de la catastrophe qu’il redoutait ».
Passons maintenant de l’Afrique à l’Asie, et du moyen de faire taire un coq à celui de faire taire un âne.
Le Père Huc raconte, dans Souvenirs d’un Voyage dans la Tartarie et le Thibet, comment on empêchait en Chine les ânes de braire la nuit. Chacun sait bien que l’âne, pour braire, commence par lever sa queue, et la tient horizontalement tout le temps que dure sa chanson. Il ne suffisait donc, lui expliquait un catéchiste chinois, pour condamner un âne au silence, que de lui attacher une pierre à la queue pour l’empêcher de la lever.
Je propose que, dans le souci de lier les apprentissages, nous laissions à nos enfants le soin de s’assurer in vivo, pendant leurs vacances à la ferme, de l’efficacité des ancestrales méthodes que ces anecdotes, qui passent pour authentiques, donnent pour souveraines. Cela leur permettra, au moins, de conférer quelque palpable substance au verbe passer, leurs vacances au cul des vaches, par exemple, ce qui démontre bien que Sartre avait la vue courte, et qu’un lieu soit qu’on y est, soit qu’on y est pas, qu’est-ce que c’est ces philosophies à la con ?
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